Préoccupations féministes en matière d'espace urbain et d'habitat

Roland Mayerl.

 

Considérations générales

La participation des femmes, à égalité avec les hommes, au processus de prise de décision dans tous les domaines de la vie et à tous les niveaux est un objectif à atteindre à court terme, si l'on veut satisfaire à l'exigence démocratique de l'égalité de traitement des femmes et des hommes. S'agissant de l'aménagement du territoire, du cadre de vie, de l'urbanisme et de l'architecture, il paraît évident que les femmes sont concernées au moins autant que les hommes et que leurs préoccupations, leurs points de vue et leurs expériences, spécifiques ou non, devraient être prises en considération au même titre que ceux des hommes.

Par contre il est très difficile de cerner les enjeux et de mobiliser les habitants à un projet car les problèmes sont complexes et engagent une multitude d'acteurs, de plus le temps de la ville n'est pas celui du politique et encore moins celui du quotidien. Lieux et milieux de vie en tout cas ne sont pas neutres et peuvent au contraire être considérés comme les révélateurs des rapports sociaux entre les sexes qu'ils peuvent contribuer à renforcer mais aussi à transformer.

À travers les recherches effectuées en la matière, on constate que ces thèmes sont pratiquement toujours traités dans la seule perspective des valeurs et préoccupations masculines posées a priori comme universelles. Les importantes mutations en cours dans nos sociétés -les nouveaux types et mode d'organisation du travail, la diversification des modèles familiaux, la mobilité accrue des personnes- concernent toutefois tant les femmes que les hommes mais ne sont que rarement évoquées dans une perspective du genre lors de l'élaboration d'un plan d'aménagement du territoire ou dans un atelier d'une école d'architecture.

Un champ de recherche nouveau

L'interprétation de l'espace selon les rapports de sexe, l'examen des actions passées et présentes des femmes sur l'environnement, l'étude des expériences prenant en compte cette dimension, la conception de projets d'aménagement inspirés par une vision égalitaire entre les hommes et les femmes, voilà autant de voies qu'explorent un nombre croissant de chercheurs et de chercheuses, de praticiens et de praticiennes, de citoyens et de citoyennes, en Europe et en Amérique du Nord notamment.

Ces problématiques liées à l'espace urbain, à la ville, à l'habitat, au logement ont été constitués en objets de recherche suite au déplacement des frontières conceptuelles opéré par les recherches féministes dans le cadre de travaux pluri-, inter- et transdisciplinaires à partir des années 80.Une littérature abondante et des manifestations diverses témoignent de l'intérêt porté à ce domaine depuis une quinzaine d'années. Par exemple, à l'École d'architecture de l'UCLA à Los Angeles, une conférence en 1986 portait sur l'aménagement de la ville afin d'endiguer la violence à l'égard des femmes. Le numéro d'octobre 1991 de la revue Architecture.("Women in Architecture " présente des analyses relatives à la situation des femmes dans l'enseignement et les agences d'architecture. L'ACSA (Association of Collegiate Schools of Architecture) consacre pour sa part un numéro spécial de son journal en septembre 1993 à la problématique du genre dans les écoles d'architecture.

À l'école d'architecture de Yale, Dolores Hayden, auteur de New Domestic Revolution, crée le Journal of Architecture and Feminism. Le laboratoire d'études politiques et administratives de l'Université Laval à Québec publie, dès 1984, un ouvrage qui a pour sujet " Rapports hommes -femmes et structuration de l'urbain contemporain ". En 1992, la Ville de Montréal demande, sur base du rapport " Femmes et Ville ", que les préoccupations de sécurité pour les femmes soient prises en compte par les services concernés. Dans la foulée, le CAFSU (Comité d'action Femmes et sécurité urbaine) est créé, qui base ses recherches- actions sur une analyse Léniniste de l'espace urbain.

En Europe, le Conseil de l'Europe a organisé à Athènes un séminaire sur " La participation des femmes aux décisions en matière d'aménagement du territoire et du cadre de vie. Dans la plupart des pays de la Communauté européenne, des associations voient le jour pour promouvoir l'aménagement du territoire et du cadre de vie en tenant compte des besoins des femmes 1 : colloques, rapports, analyses se multiplient depuis peu.

Les perspectives féministes ont donc permis " une ouverture de la sociologie urbaine sur le champ des catégories de sexe- genre, [qui] est également ouverture de la sociologie de la condition féminine sur la question de l'espace... "(Dominique Masson, Québec). Comme le soulignent très clairement Jean-Bernard Racine, professeur à l'Ecole des HEC de Lausanne : "On commence à s'en rendre compte : les femmes ne se répartissent pas au hasard dans une ville. Selon qu'elles vivent seules ou en couple, qu'elles ont ou non des enfants, et, bien sûr, selon leur lieu d'origine, selon la classe sociale à laquelle elles appartiennent. Tout se passe comme si certains espaces, mais aussi certains types de mobilité spatiale, toujours vécus de manière plus difficile que ne vivent les hommes, étaient dévolus, imposés aux femmes de par leurs fonctions de reproductrices biologiques et sociales de la force de travail.

 

 

Une recherche-action au niveau européen

C'est à partir de réflexions semblables et de réalisations exemplaires d'habitat alternatif que l'idée m'est venue de proposer une enquête au niveau européen. Un premier projet, déposé à la Commission des Communautés Européennes, avait pour titre Femmes et Habitat, il a dû être adapté aux exigences du Troisième programme d'action et s'est mué ainsi en une recherche-action intitulée "Le mode de prise de décision des femmes et des hommes en matière d'espace urbain et d'habitat dans les écoles d'architecture et sur le plan institutionnel ".

Ambition du projet et premiers résultats

je présenterai ici quelques aspects du rapport final en me limitant principalement à la situation en Belgique et en France, pour éviter une étude comparative trop fastidieuse entre les six pays concernés.

Disons d'emblée qu'en raison d'un budget restreint, il a fallu réduire nos ambitions et nous limiter à analyser la situation dans les écoles d'architecture et, accessoirement, sur le plan institutionnel dans les six pays concernés. Deux volets essentiels composent cette analyse, celui de l'égalité des chances entre les femmes et les hommes et celui de la prise en compte de la dimension du genre. En s'appuyant sur les travaux effectués en Europe et en Amérique du Nord, cette recherche-action vise aussi à montrer l'intérêt pour les chercheurs et les décideurs d'une approche de la problématique de l'espace urbain et de l'habitat dans une perspective de genre, en tant que facteur dynamisant lors de la programmation, de la conception, de l'aménagement et de la gestion de la cité. L'ambition à plus long terme est qu'une prise de conscience collective de la dimension du genre dans la ville devrait contribuer à améliorer notre cadre de vie à tous, à diminuer le facteur d'exclusion par l'habitat, les transports et les services.

Dans cette optique, et avec cette ambition, cinq domaines de recherche nous ont semblé. porteurs.

1. Le logement en tant que superposition de territoires vécus au masculin et au féminin.

2. Les équipements collectifs et communautaires de proximité qui conditionnent l'égalité de chance pour les femmes à l'accès au monde du travail et à la vie sociale et culturelle.

  1. Les transports qui contribuent ou non à la liberté de circulation des citoyens et des citoyennes.

1.En France, l'association " Groupe- cadre de Vie " (1975), en Allemagne, le réseau FOPA (Feministischen Organisazion von Planerinnen und Architekinnen) qui édite la revue Frei-Raüme depuis 1983. Dans les pays nordiques, KIB, association fondée en 1977 dont les recherches sont axées sur l'organisation des femmes en matière d'habitat et d'environnement. Un Congrès européen sera organisé sur le thème " Femmes, Habitat, Urbanisme et Transports en commun dans l'Europe future aux Pays-Bas en 1994, en juin de la même année, une conférence internationale " Redéfinir la Ville, redéfinir les Solidarités " est prévue en Grèce.

2.Le rapport final complet peut être demandé :à la Commission des Communautés européennes. Ce travail a été réalisé sous le couvert d'une association prônant la participation des habitants à l'amélioration du cadre de vie -Habitat et Participation, mais qui, jusqu'à ce jour, n'avait pas pris en compte la dimension du genre dans ses études. J'ai pour ma part assuré la coordination du projet et effectué l'analyse de la situation belge et française. Les autres partenaires sont Dian Vaiou et Annie Vrychea (Université technique d'Athènes et Praxis, Grèce), Karen Zahle (Laboratoire de l'Habitat lié à l'Ecole d'architecture de Copenhagen, Danemark), Ute Beik et Usula Heuiler (Association FOPA, Dortmund, Allemagne) Gozi Wamuc et Ann de Graft jolmson (Matrice, coopérative multiethnique d'architectes, Angleterre).

4. La sécurité des personnes, et des femmes en particulier, à l'occasion de la conception et de l'aménagement des espaces publics.

5 La participation des usagers, les organisations de concertation, les modes d'appropriation des espaces par

Ces aspects sont inclus dans les questionnaires, élaborés selon une trame générale identique, et adressés aux Ecoles et Instituts d'Architecture afin de connaître la répartition des femmes et des hommes parmi le corps enseignant et parmi les étudiants, aux enseignant(e)s à qui il a été demandé de réagir plus particulièrement à la prise en compte de la dimension du genre dans les matières enseignées, enfin à des personnalités diverses, architectes, sociologues, géographes.

Quelques éléments de réponse

Une école sur trois seulement a répondu (sauf en Grèce et au Danemark qui n'ont que deux Écoles ou Départements d'architecture).

Cette faible participation démontre à la fois le peu d'intérêt et ou la méconnaissance pour la problématique, mais remet également en cause la diffusion des informations au sein des institutions : il nous est vite apparu que les questionnaires n'arrivaient pas nécessairement entre toutes les mains et que peu de personnes étaient enclines à y répondre parce que ce type de question manifestement dérange.

 

Le taux de réponse général a été plutôt faible en Belgique, en France, en Angleterre et en Allemagne, de l'ordre de 30 %. Cette faiblesse relative, qui peut, à la rigueur, se comprendre pour les établissements d'enseignement, était plus étonnante de la part des individus. Comment interpréter le fait que deux tiers de ces personnes, qui figurent par ailleurs dans les annuaires élaborés par les organisations de femmes ou dans le réseau Grace3, n'aient pas réagi ? Trop de sollicitations ? Un questionnaire trop complexe ou déroutant ? Un manque d'intérêt pour les problématiques soulevées ? Un enjeu peu significatif puisqu'il n'y avait pas a priori de publication à la clé ? Les questions restent posées.

 

 

1. Les Écoles d'architecture.

On constate à la lecture des réponses que le champ de connaissances lié au genre dans les domaines de l'architecture et de l'urbanisme, de la ville, est manifestement peu familière, - et même considéré par certains et certaines comme étrange, sinon farfelue. Seules deux écoles en Allemagne, deux en Angleterre et une en Grèce enseignent de façon explicite la dimension du genre en architecture.

Pour ce qui est des étudiants, on compte 43 % de femmes en moyenne. Dans tous les cas, le pourcentage des étudiantes est en croissance nette et constante. En Italie dans des écoles qui comptent plus de 13-000 étudiants en architecture, 62 % d'entre eux sont des femmes. À la question de savoir comment expliquer cet engouement grandissant des femmes pour les études en architecture ou en urbanisme, diverses réponses ont été fournies, qui allaient de l'intérêt pour une profession libérale combinée, à l'art et l'esthétique, à la volonté explicite d'apporter une dimension féminine dans ce domaine. Des enseignants ajoutent : "Les filles paraissent plus combatives et constantes dans l'effort "; "Elles veulent prouver leurs compétences"...

3. La banque de données GRACE a été créée par le GPJF (Bruxelles) à la demande de l'Unité pour l'Égalité des Chances de la Commission des Communautés européennes. Un premier guide a été publié en 1991 : Guide des études féministes dans la Communauté européenne, décembre 1991.

À propos des jurys d'examens de fin d'année, une enseignante de Mons fait remarquer : "Les personnalités extérieures sont invitées par le titulaire de la dernière année. L'enseignant qui assure cette fonction aujourd'hui est un homme et il est le premier dans l'histoire de l'école à inviter des femmes ". Mais il est à noter que le pourcentage de femmes invitées dans les jurys est plus faible que celui des enseignantes : les " experts " restent des hommes. C'est l'image des femmes enseignantes et chercheuses qu'il s'agit également de modifier auprès des étudiants et des étudiantes, en valorisant leur travail, en proposant une liste de personnalités ressource de sexe féminin, par exemple (Institut de Mons).

Parmi les enseignants, 19 % de femmes sont nommées à plein temps en Belgique, 10 % en France, et environ 23 % d'enseignantes vacataires. En réalité, les chiffres accusent de grandes différences selon les établissements : si 42 % de femmes enseignent à l'Ecole Victor Horta (Bruxelles), il n'y en a aucune à l'Université Catholique de Louvain-La Neuve, aucune enseignante titulaire non plus à Levons ou à Saint Etienne. Quoi qu'il en soit, les hommes gardent les postes clés dans les matières nobles, en architecture (12 % de femmes en Belgique) et plus encore en urbanisme où l'on dénombre seulement 8 % de femmes, et encore, les femmes y enseignent dans les deux premières années, considérées comme les plus difficiles et les moins glorieuses !

L'égalité des chances entre les femmes et les hommes

Les réponses évoquées pour justifier ou expliquer ces différences firent appel à une situation de fait, légitimée par le passé mais aussi au pourcentage respectif de garçons et de filles dans les études d'architecture. D'autres enfin reconnaissaient explicitement une distribution des rôles dans ce type d'enseignement ainsi que la hiérarchie des fonctions : "(... ) À titre égal, un homme enseigne la construction, une femme le dessin - une femme gère mieux le logement - elles sont plus efficaces dans les années inférieures ; les assistants hommes ont plus de crédit auprès des étudiants ".Les difficultés de mener une carrière en raison des tâches familiales étaient également citées. À la question de savoir comment modifier cet état de fait, il a été répondu que : "Seule une évolution des mentalités peut faire vraiment bouger les choses. Que les femmes prennent conscience de leur valeur, qu'elles fassent confiance en leurs sœurs (aux élections par exemple)" ( Cécile Féron architecte Urbaniste indépendante).

 

4."Cette situation est la résultante de phénomènes se cumulant : âge des enseignants (plus de 40 ans) qui reflète des situations d'il y a 20 ans... "(Paris Belleville) ..."   c'est le poids du passé et des habitudes " (ENSAIS).

 

La dimension de genre en architecture et en urbanisme.

À propos du "genre " d'une manière générale, - parmi ceux qui connaissaient ce terme-, les réponses allaient du simple regret de la non-mixité à la reconnaissance de l'importance de la question. " Cette question est une des clés de la complexité de l'espace de l'habitation, hommes et femmes s'appropriant des lieux différents, contribuant à les qualifier de façon spécifiques, se retrouvant dans des lieux de réunion familiale généralement organisés par la femme. La question du genre permet essentiellement de mettre en valeur, spécialement dans le domaine de l'habitat, les différences d'organisations spatiales dues aux différences des statuts et des rôles confiés aux hommes et aux femmes dans des cultures différentes.

La planification des différentes zones urbaines, l'aménagement des espaces publics rencontraient des opinions variées, témoignant soit d'une indifférence à l'égard du problème, soit d'une sensibilisation à sa complexité, soit d'une négation du problème : "Le genre n'intervient pas. Ce qui pose problème, c'est la résistance des usagers aux projets d'aménagements (... ) qui se cristallise dans un groupe de personnes, personnellement frustrées par leur vie affective ou professionnelle ". Pour le logement en particulier, le rôle "pragmatique " des femmes était reconnu, tandis que réapparaissait d'emblée la distribution des rôles au sein de la sphère privée :e "A la femme, les espaces du propre, du rangement. À l'homme, les espaces de renvoi, du sale "7. "La névrose de la ménagère, l'obsession de la propreté " étaient avancés comme une caractéristique féminine. Mais d'autres estimaient que, même dans la question du logement, la problématique du genre n'avait pas de pertinence 9.

Diverses réponses suggéraient néanmoins de susciter des recherches dans ces différents domaines, en signalant de récentes initiatives dans le cadre de mémoire de fin d'étude 10.

Vivent les écoles d'architecture

On pourrait conclure sur les paroles de Michel Huet, président de la Conférence des Présidents des Ecoles d'Architecture. Selon lui, il faudrait qu'un véritable débat sur l'architecture et la ville, sur l'architecture et la société, sur l'architecture et la production, ré alimente l'enseignement du projet d'architecture. Il faudrait retrouver l'équilibre indispensable entre le projet d'architecture et l'ensemble des disciplines qui ont pris comme objet spécifique de recherche et d'enseignement, l'architecture et l'urbain.

 

5. J. D., Strasbourg.

6. J. S., Strasbourg.

7. J. D., Strasbourg

8. P. D., Lyon.

 

Malgré les effets de mode, le phénomène de fossilisation réduisant l'Architecture à la forme, à la façade, la perversité du système- spectacle (admirez l'artiste) étendu aux jeunes, nos écoles d'architecture ont cette capacité inestimable de former non seulement les architectes de demain qui auront un profil bien différent de ceux d'hier, mais d'apporter une culture essentielle à toutes celles et à tous ceux qui, étant passés par le circuit des écoles d'architecture, pourront être demain programmateurs, maîtres d'ouvrage public ou privé, urbanistes ... etc.

 

2.Les architectes et la profession

Il n'existe aucune enquête sur le devenir des femmes architectes qui travaillent souvent dans les bureaux et les administrations, sans être inscrites à l'Ordre (l'inscription n'étant obligatoire que lorsqu'on est amené à signer des demandes de permis de bâtir ou de construire). On laisse entendre qu'elles sont nombreuses à exercer d'autres professions.

Une enquête serait bien utile, ne serait-ce que pour juger de l'adéquation des études avec la pratique sur le terrain.

Nos expériences personnelles en revanche témoignent d'une discrimination réelle à l'encontre des femmes. Elles sont souvent utilisées pour des interventions d'exécution, se retrouvent rarement chefs de projets, bénéficient de taux horaires inférieurs à ceux des hommes et sont les premières licenciées lorsque la conjoncture économique pousse le " patron " à se séparer de ses collaborateurs. Dans les instances professionnelles comme à l'Ordre des architectes, les femmes sont sous-représentées et même totalement absentes de huit Conseils sur onze en Belgique !

En France, les femmes ne représentent que 13 % de l'ensemble des architectes exerçant cette profession, toutes tranches d'âge confondues. Elles sont plus nombreuses en tant que fonctionnaires et salariées et nettement moins en tant qu'architectes associées ou exerçant la profession à titre libéral.

9. F, FKML.

A l'Ecole de La Cambre à Bruxelles le mémoire de H. L. Khiyati en 1987 sur le thème "Être femme. architecte, au Maroc aujourd'hui (1987), à l'Ecole St Luc de Liège le mémoire de Florence Marchal " L'Architecture sexuée, équivalence et symétrie " (1994).

11. Michel Huet, docteur en Droit, avocat à la Cour président de la Conférence des Présidents des Ecoles d'Architecture.

 

Les femmes architectes

Pourtant, selon Annebse Gérard, professeur à l'école d'architecture de Strasbourg, les femmes architectes détiennent un savoir, donc un pouvoir. Deux problèmes de fond se posent alors à elles. Quel usage vont-elles faire de ce pouvoir ? Vont-elles, en tant que femmes qui ont été si longtemps dans l'oppression, se saisir de ce pouvoir pour opprimer autrui à leur tour ?Existe-t-il des alternatives d'exercice de la profession, sans référence au modèle dominant (l'architecte créateur mythique, l'architecte qui sait pour les autres) ?

Par ailleurs la question était de savoir si un point de vue féminin sur l'organisation de l'espace était fondé. Elle a reçu, à travers les travaux entrepris, un début de réponse positive. L'originalité des mémoires analysés a été de faire prendre conscience que la femme vit autrement ses relations au logement, à la ville, à "l'espace"...Non parce que le logement, les espaces domestiques leur sont mieux connus, -même si elles y passent plus de temps que quiconque-, mais surtout parce qu'elles posent sur ces lieux un autre regard, un peu à la façon des femmes cinéastes qui voient les femmes autrement que les hommes, et savent rendre perceptible cette différence à travers leurs films.

Marja Sero, architecte franco-finlandaise, estime quant à elle qu'à partir du moment où l'on accepte le principe par lequel "la société se révèle aussi dans la matérialisation et l'organisation de l'espace construit", il apparaît évident que la problématique du genre devient essentielle.

La société française, qui dans son principe d'organisation reste patriarcale, a mis en place des modes de production de l'espace qui reproduisent essentiellement les valeurs masculines: en architecture où par exemple les symboles qui expriment la puissance sont mis en avant au détriment des symboles égalitaires, en urbanisme où le zoning "pur et dur" enferme les femmes dans des zones d'habitat et les hommes dans des zones dites d'activités, dans l'habitat où les typologies des logements sont calquées encore toujours sur les modèles hérités du début du siècle et enfin dans les villes où les femmes (comme les enfants, les vieux, les handicapés, des hommes aussi) sont exclues, sauf pour ce qui est de leur fonction de consommatrices.

3. Le milieu institutionnel

Nous citerons ici, à titre d'exemple, le Ministère de la Région Wallonne. Une femme, Mme Danielle Sarlet, y occupe le poste de Directeur Général de l'Aménagement du Territoire et du Logement, Ce poste important ne lui pose pas de problèmes particuliers, affirme-t-elle dans un premier temps, et il n'y a pas de discrimination à l'encontre des femmes. Le personnel bénéficie même au sein du bâtiment administratif des services d'une garderie pour enfants, ce qui permet aux mères de famille de travailler plus tard le soir et de limiter ainsi les handicaps pour la progression de leur carrière. Des actions de formation à l'adresse des femmes existent également.

Mais au cours de la discussion, ses affirmations se font plus nuancées et l'on découvre que:

L'égalité entre les femmes et les hommes parmi le personnel du Ministère n'est pas encore réalisée, surtout au niveau le plus élevé (23 % de femmes).

- A priori, le recrutement par concours des architectes attire presque autant de candidates que de candidats, néanmoins les femmes sont moins nombreuses à réussir. Est-ce par le fait que les examinateurs sont exclusivement masculins? La question reste posée.

-Plus de 90% des administrateurs des sociétés agréées de logement dépendant directement de ce ministère sont des hommes.

-Les rênes du pouvoir politique restent exclusivement aux mains des hommes. Les sept membres du Gouvernement Wallon élu par le Conseil régional sont tous des hommes, comme le sont tous les chefs de cabinet, les chefs de cabinet adjoints (à une exception près) et les secrétaires de cabinet !

- Les femmes sont sous-représentées dans tous les domaines qui touchent à l'aménagement du territoire, à l'amélioration du cadre de vie, à l'architecture et à l'urbanisme, qui demeurent toujours des bastions masculins.

- Dans les organes de gestion à l'échelon communal, les femmes bourgmestres représentent 3,9 % de l'ensemble, les femmes échevins 10 %, les conseillères communales 14 %.Dans les 98 Commissions de l'Aménagement du Territoire que compte la Wallonie, elles ne sont que 10 %, trois Commissions seulement sont présidées par une femme.

Perspectives d'avenir

Des projets et des études actuellement en cours permettent d'entrevoir un avenir en demi-teintes : si certains témoignent d'une indéniable ouverture, d'autres persistent dans l'indifférence.

L'étude de IRIS et les déplacements à Bruxelles

À propos de la politique des transports à Bruxelles, pour ne pas heurter le -lobby automobile " et satisfaire une population supposée attachée à la voiture de façon irréversible, le monde politique n'est pas incité à s'engager dans des mesures véritablement efficaces, susceptibles de favoriser les transports en commun et les déplacements à vélo ou à pied... L'étude IRIS, actuellement en cours d'application et supposée régler les problèmes de déplacements pour la prochaine décennie, ne s'intéresse qu'aux 30 % d'abonnés à la navette automobile et aux 18 % qui optent pour les transports en commun. Bien qu'elle révèle que 42 % des déplacements se font à pied, moins de 5% de l'étude est consacré aux cheminements piétons!

L'étude ne fait pas explicitement état des intérêts des femmes et ne s'intéresse que très peu aux personnes à mobilité réduite et aux déplacements des enfants. A ce propos, les résultats d'une enquête faisant apparaître une diminution notable de jeunes enfants se rendant seuls à l'école sont symptomatiques. Sentiment d'insécurité, cheminements inadaptés, contrôles insuffisants, transports en commun inadaptés, sont avancés pour expliquer cette tendance. Il en résulte un trafic automobile accru aux heures de pointe pour conduire ces bambins et surtout une contrainte supplémentaire pour les mères qui assurent essentiellement ce -service- et doivent de ce fait adapter leur travail aux horaires scolaires ce qui limite leur liberté d'action.

Choix politique ? Options proposées par les seuls techniciens ? Il est un fait que les intérêts des femmes ne sont pas évoqués dans les débats. Elles représentent pourtant 50 % des usagers. Par ailleurs les décisions en la matière se prennent au niveau politique le plus élevé, avec des politiciens qui font preuve d'une certaine frilosité assez caractéristique dans ce pays.

Les modèles de contrôle du trafic d'Oslo et de Strasbourg sont pourtant mis en exergue, par exemple à l'occasion d'un récent colloque qui s'est tenu à Bruxelles. Et si c'est une femme, Catherine Trautmann, qui est maire de Strasbourg et si en Norvège la représentativité des femmes dans les instances politiques est parmi la plus élevée d'Europe, il n'est pas certain du tout que les uns et les autres y ont vu plus qu'une coïncidence.

Le Réseau communal pour une politique d'égalité des chances

À l'inverse, il faut souligner une importante initiative prise en Belgique par la Ministre chargée de la politique d'égalité des chances entre hommes et femmes, Mme Miet Smet, ancienne Secrétaire d'Etat à l'Emancipation Sociale, et actuelle Ministre de l'Emploi et du Travail.

Bien que la législation belge et les directives européennes interdisent toute discrimination entre hommes et femmes, des inégalités de fait subsistent. Elles sont liées aux rôles différents attribués aux deux sexes depuis des générations. L'objectif principal d'une politique d'égalité des chances est simple en apparence : donner aux hommes et aux femmes des chances égales dans tous les domaines. Mais elle implique en réalité une lutte contre les stéréotypes en matière de répartition des tâches dans la vie politique, économique, culturelle, familiale, ... etc. La commune peut contribuer à cet équilibre par une politique systématique car l'échelon communal est le plus proche du citoyen,

La formule adoptée -celle d'un réseau de communes adhérant expliciteraient et concrètement au programme d'égalité des chances- a permis de soutenir des initiatives tout en préservant l'autonomie communale. L'insertion socioprofessionnelle des femmes défavorisées, les femmes et la citoyenneté active ont constitué les premières recherches' 2. Au total six groupes doivent être en activité en 1995. Dans un avenir proche, il est prévu de lutter contre les stéréotypes en matière de rôles masculins et féminins, pour l'apprentissage du partage des tâches dès l'école fondamentale, contre l'isolement des femmes âgées, pour favoriser dans la police l'accueil des femmes victimes de violence, pour développer des actions en rapport avec l'aménagement du territoire et le logement. L'idée d'un prix annuel devrait inciter les communes à s'engager dans de telles actions. Un guide de 90 actions réalisées ou en cours a été publié. Il concerne d'intéressantes initiatives, telles la création d'un refuge pour femmes en détresse, l'amélioration de l'éclairage des quartiers et des principales voies d'accès, l'amélioration de la sécurité des déplacements, une enquête sur la sécurité au centre-ville, l'organisation de procédures de concertation sur le logement, la réalisation d'un coin de jeu attenant à un coin de parole, la rénovation de logements insalubres pour personnes défavorisées, la réalisation d'une maison de quartier, d'une halte-garderie, de crèches de nuit, enfin d'une maison commune d'accueil de l'enfance... 13.

Ces questions pénètrent aussi dans les milieux académiques, comme en témoigne un Colloque international qui a eu lieu en mars 1993 à Marseille sur le thème " Les femmes et la Ville, un enjeu pour l'Europe " organisé conjointement par l'association Les femmes et la Ville, de Marseille et le Groupe interdisciplinaire d'Etudes sur les femmes de l'Université libre de Bruxelles *4.

 

 

12. voir notamment le Rapport des activités du Réseau, année 1993 ainsi que la brochure Réseau pour une politique communale (publiés par le Secrétariat à l'Emancipation sociale, puis par le Ministère de l'Emploi et du Travail). 13.Une politique communale d'émancipation dans la pratique, Bruxelles, 1992.Ce guide a été rédigé par Ada Garcia, chargée de recherches et d'enseignement à l'UCL, et le Groupe de Sociologie Wallonne à l'UCL ainsi que par le Vervolmakinsgcentrum voor Overheidsbeleid en Bestuur, K.U.Leuven.

 

 

Et en France ?

En France, une initiative me paraît importante à souligner, celle de l'association " Groupe- cadre de Vie ", constituée en 1975 (au moment où l'ONU décida une décennie de la femme) et qui rassemble des femmes techniciennes de l'aménagement et du cadre de vie au sens large. Des missions régionales se sont constituées à cette époque, de nombreuses déclarations ont été faites, le " Plan Construction " a même réalisé en 1979-81 un plan de recherches dénommé " Femmes et Habitat ".Monique Minaca architecte, experte bénévole, travailla avec la commission et fut chargée de mettre en forme le dossier de consultation de recherche du " Plan Construction " qui s'adressait exclusivement aux équipes de chercheurs et/ou universitaires.

Ce fut un moment faste, celui de la participation des habitants et habitantes. Puis les années 80 ont fermé le débat et aujourd'hui, s'il revient à l'ordre du jour, c'est par le biais de graves problèmes sociaux qui font naître d'autres formes de préoccupation. Le décalage entre les prises de décision par des professionnels de la politique en a éloigné les citoyens. En France, les procédures de concertation avec la population, votées à la fin des années 70, sont escamotées et la population est actuellement devenue plutôt agressive à l'égard des décideurs de tous niveaux car elle a perdu la confiance nécessaire. C'est la crise de confiance " du politique " mais aussi des habitants envers les techniciens. Monique Minaca fait remarquer qu'aujourd'hui l'axe premier d'une dynamique est de combler le déficit des professionnels de la politique ou de la prise de décision, auxquels il est reproché de n'avoir su ni anticiper les problèmes majeurs de disfonctionnement ni imaginer des réponses adaptées.

 

 

14. Les Femmes et la Ville, réel enjeu pour l'Europe, sous la dir. de Y. KNIBIEHLER et E. GUBIN, Bruxelles, Ed. Labor, 1993. Plus particulièrement l'article de T. SIMO, " La professionnalisation et l'étude de l'architecture en Espagne. Un défi pour la femme ", pp. 109-130.

 

Ainsi, pour sensibiliser au -fait féminin. Les enseignants et les élèves des écoles d'architecture, pour les intéresser à une approche différente dans l'aménagement et l'urbanisme, Monique Minaca propose d'aborder le thème plus spécifiquement sous l'aspect de l'urbanisme et de la citoyenneté. En effet, si le logement est un secteur qui laisse en suspens beaucoup de critiques potentielles, il n'est plus l'axe majeur des revendications croissantes de la population, sauf pour les SDI ou Sans Domicile Fixe (c à d pour une population qui a été exclue du droit au logement). Ce fait est très grave dans nos sociétés, mais il n'est lié ni à la question des femmes ni à la conception du logement, mais à bien à son mode d'accès. C'est pourquoi il semble aujourd'hui que l'axe cité- citoyenneté est potentiellement plus porteur.

Or ces thèmes sont totalement absents de l'enseignement dans les écoles d'architecture en France (comme en Belgique), où l'aspect formel du projet prédomine au détriment d'une approche plus ouverte incluant des aspects sociologiques relatifs aux changements des modes de vie. En bref, l'habitant est absent de la conception architecturale, l'habitante encore davantage car elle demeure toujours invisible dans la prise de décision (sauf dans le domaine de la maison individuelle du secteur privé). De même, les évolutions et les nouvelles configurations de la structure familiale (émergence de familles monoparentales avec " un chef de famille " presque toujours féminin etc.) ne sont jamais prises en charge.

Sur le plan urbain, cela renvoie à une problématique d'ensemble sur le disfonctionnement des choix dans les décisions urbaines, en particulier pour les équipements de proximité. Les femmes v sont très sensibles mais les professionnel(le)s, -architectes, décisionnaires, service d'urbanisme-, continuent à reproduire des archaïsmes inadéquats.

La crise actuelle " du politique " redonne un certain souffle aux mouvements associatifs qui renaissent de leurs cendres avec un nouvel axe d'attaque. La démocratie et son fonctionnement, l'exercice de la nouvelle citoyenneté sont au cœur des débats. À nouveau, les décisions d'urbanisme intéressent les habitants qui tentent de reprendre des fragments de pouvoir et font le procès des fausses concertations des pouvoirs locaux ou des pouvoirs publics. Il conviendrait donc de plonger à nouveau dans tous les acquis fructueux de la période de la concertation (décennie 70) et d'actualiser cet inventaire des diverses solutions possibles, en le croisant avec les interrogations majeures et les disfonctionnements d'aujourd'hui.

En Belgique tout particulièrement, les associations bruxelloises ou les comités d'habitants ont toujours plaidé pour l'inscription dans les lois de procédures de consultations préalables aux décisions. Ces procédures, et par ailleurs un réseau associatif riche et diversifié, avec ses comités de quartier, ses associations de défense de l'environnement, ses magazines d'information comme Inter-Environnement Bruxelles, contribuent en principe à une urbanisation de la ville en toute transparence dans le cadre d'une démocratie participative. Ce vaste réseau d'associations de terrain et de fédérations pourrait en tout cas constituer un terrain de prédilection pour sensibiliser les habitants, puis les décideurs, à la problématique qui nous intéresse : l'égalité des chances et la dimension du genre en matière d'architecture et d'urbanisme.

En conclusion

Il est tentant de reprendre les propos d'Antoine Grumbach, architecte et professeur à l'Ecole de Paris-Belleville, dans son fameux article, " L'architecture du vide " paru dans Le Moniteur en octobre 92 : "Ou l'architecture saura se ressaisir et participera à l'édification du vide qui sépare ses réalisations ou elle disparaîtra comme discipline autonome pour rejoindre les métiers du bâtiment, du contrôle technique de l'environnement, et de la communication. Pour recréer les conditions d'une architecture responsable, il faut redonner, à la pensée sur la ville, toute son autorité. Les vides, le mouvement, le temps sont autant de matériaux avec lesquels il faudra réapprendre à composer les bâtiments de demain. La nécessité de l'architecture n'est pas fondée, son origine comme discipline autonome est récente et perçue aujourd'hui comme un supplément d'âme, elle ne peut être légitimée que si elle montre sa capacité à fabriquer les espaces publics de la démocratie ".

La démocratie apparaît alors comme la constitution d'un monde commun où chacun, comme citoyen, est appelé à apparaître, par la parole et par l'action, à se manifester comme un " quelqu'un" dans un dialogue égal avec les autres. Pour partager les projets avec les habitants, dans cet esprit démocratique, il faut que les femmes soient présentes et qu'elles aient la possibilité de s'exprimer en tous lieux de la cité et à tous les niveaux de prise de décision. Le regard qu'elles portent sur le projet urbain, la cité, le cadre de vie, constitue un catalyseur propice aux changements radicaux dans ces domaines, pour le bénéfice des femmes, des hommes et des enfants.

S'il est vrai qu'au cours des dernières décennies, pas à pas, les femmes ont acquis les mêmes droits que les hommes sur le plan professionnel, le droit d'élire et d'être élues, de participer à la gestion publique, il n'en reste pas moins que leur participation au processus décisionnel est loin de correspondre à leur nombre et à leur importance dans la société. Pour favoriser leur participation dans l'ensemble des commissions, des conseils et des organes consultatifs, il faut agir à la fois sur l'institutionnel et sur les mentalités. La présente recherche devrait en fin de compte contribuer à alimenter les thèmes qui seront développés ultérieurement dans les prochains défis relatifs aux problèmes de l'aménagement du territoire et de l'habitat.

 

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